Matière à penser

Sur cette page, le Tertre vous propose de partager vos créations, découvertes, coups de cœur, réflexions.

Durant le premier confinement, de mars à mai 2020, vous avez été nombreux à envoyer des contributions variées: poèmes, dessins, sculptures, musique, textes courts et longs, conseils de lectures, pépites d’ateliers… Tout est précieusement conservé, ci-dessous: vous pouvez y faire une promenade souriante, riche en découvertes.

Automne 2020, nouveau confinement: pourquoi s’arrêter? La page Matière à penser reprend du service pour que le Tertre soit, plus que jamais, un lieu d’échange et de partage. Nous ne pouvons pas nous réunir, nous avons dû renoncer au dernier concert de la saison. Mais nous continuons à lire, à créer, à écouter, à regarder.

Le mode d’emploi reste le même: envoyez vos contributions à l’adresse maison.rmg@letertre-rogermartindugard.fr nous les mettrons en ligne sur cette page.

Dimanche 8 novembre 2020, au Tertre.

Tankas et quatrains – 4

Poésies proposées par Jean-Paul Laramée

Cookie Allez, qui a publié sept romans aux éditions Buchet-Chastel. Textes extraits de son dernier recueil, Pétales de vie, paru, il y a un an, aux éditions Pippa:

D’une feuille de soie
la critique est masquée
langage d’amie
qui adoucit le glaive
sans perdre son acuité

Rangements d’hiver
trop de laine inutile
chaleur à offrir
habillée d’un sourire
garantie d’intensité

Baisers sous le gui
un nouvel an éclairé
de pensées amies
bougies si vigilantes
qu’elles ne s’éteignent jamais

Quatrains d’Omar Khayyâm, tirés des Cent un quatrains de libre pensée, traduits du persan par Gilbert Lazard, recueil paru aux éditions Folio Sagesses:

La tulipe a fait toilette
     aux averses du printemps ;
C’est l’An neuf : Debout ! Aux actes !
     Prends la coupe incontinent !
Car cette herbe maintenant
     théâtre de tes plaisirs,
On  la verra reverdir
     bientôt sur tes ossements.

Quand nous auront déserté
     ton âme fine et la mienne,
Une ou deux briques posées 
     cloront ta fosse et la mienne ;
Puis pour d’autres  sépultures
     les briquetiers un beau jour
Enfourneront dans leur moule
     et ta poussière et la mienne.De la tyrannie du Temps,
     ö mon cœur, tu désespères,
Sa chant que, soudainement
     surgira l’heure dernière.
Sur cette herbe printanière
     prends ton plaisir d’un instant,
Avant que ces frondaisons
     ne croissent de ta poussière.

Au Musoir avec Sapho

La sculpture de Marc Vellay, posée en vigie devant la forêt, au bout de la terrasse du Tertre.

Dimanche 20 novembre 2020

Tankas et quatrains – 3

Poésies proposées par Jean-Paul Laramée

Cookie Allez, qui a publié sept romans aux éditions Buchet-Chastel. Textes extraits de son dernier recueil, Pétales de vie, paru, il y a un an, aux éditions Pippa:

Sur la lande nue
nos ombres virevoltent
ballet complice
d’un indicible plaisir
partager le même ciel

Tendre amitié
éclaire tous les cachots
lucarne vitale
sur un rayon de soleil
chevauche le mot liberté

A nos fronts les rides
retiennent en leur dentelle
la fidélité
la femme étonne encore
en l’autre la petite fille

Quatrains d’Omar Khayyâm, tirés des Cent un quatrains de libre pensée, traduits du persan par Gilbert Lazard, recueil paru aux éditions Folio Sagesses:

Vois ces frondaisons qu’arrosent
     de leurs larmes les nuages
Bois le vin couleur de rose,
     car ainsi vivent les sages.
Aujourd’hui cette verdure
     fait la joie de nos regards :
Quels yeux charmera plus tard
celle de nos sépultures ?

Quand la vie vient à son terme,
     qu’importe Bagdad ou Bactres ?
Et quand la mesure est pleine
     qu’importe douce ou saumâtre ?
Prends ton plaisir : on verra
     longtemps après toi et moi
Au firmament bien des fois
     croître la lune et décroître.

Puisque personne ici-bas
     n’a charge de l’avenir,
Donne aujourd’hui quelque joie
     à ce cœur plein de désir :
Buvons au clair de la lune,
     car cette lune, ô ma lune,
Longtemps de ce que nous fûmes
     cherchera le souvenir.

Les Thibault lus par Guillaume Gallienne

Proposé par François Ibanez. Réécoute de l’émission « ça peut pas faire de mal » produite par Guillaume Gallienne, sociétaire de la Comédie Française, le samedi 30 novembre 2019. Lecture d’extraits des Thibault, roman de Roger Martin du Gard publié entre 1922 et 1940.

C’est à découvrir ou redécouvrir en cliquant sur ce lien: https://www.franceinter.fr/emissions/ca-peut-pas-faire-de-mal/ca-peut-pas-faire-de-mal-30-novembre-2019

Tankas et quatrains -2

Poésies proposées par Jean-Paul Laramée

Cookie Allez, qui a publié sept romans aux éditions Buchet-Chastel. Textes extraits de son dernier recueil, Pétales de vie, paru, il y a un an, aux éditions Pippa:

Chaussé de velours
le chat caresse la neige
prélude dansant
je sais qu’il a rendez-vous
pour se réchauffer le cœur

Sous le même toit
chagrins rires et querelles
racines traçantes
en moi l’enfance pareille
au bambou se ramifie

Bleu dessus dessous
vertige au bord des hauts-fonds
Belle-Ile en Mer
bras dessus et bras dessous
si bleue notre amitié

Quatrains d’Omar Khayyâm, tirés des Cent un quatrains de libre pensée, traduits du persan par Gilbert Lazard, recueil paru aux éditions Folio Sagesses:

Lève-toi, trésor de grâce :
     l’aube fait le ciel pâlir ;
Tout doux caresse la harpe,
     buvons tout doux à loisir
Ceux qui sont sur cette Terre
     ne sauraient y demeurer
Ni ceux qui s’en sont allés
     jamais plus y revenir.

Bois. Tu devras sous la terre
     dormir plus que ton content
Sans compagne et sans confrère,
     camarade ou confident.
iI est un profond secret
     qu’il ne faut dire au profane :
La tulipe qui se fane
     ne refleurira jamais.

Aux côtés d’doles sveltes
     et plus fraîches que des roses,
Que nos mains toujours s’arrêtent
     sur la coupe et sur les roses.
Avant que le vent fatal
     du même affront injurie
Le tissu de notre vie
     et la robe de ces roses.

Un nouveau coucher de soleil complètement fou

Capté dimanche 22 novembre 2020, à 17h26 exactement:

Tankas et quatrains – 1

Ces poésies seront proposées à intervalles réguliers par Jean-Paul Laramée pour la page Matière à penser.

Tout d’abord, trois tankas de Cookie Allez, qui a publié sept romans aux éditions Buchet-Chastel. Ces textes sont extraits de son dernier recueil, Pétales de vie, paru, il y a un an, aux éditions Pippa:

Aimer

Entre deux vagues
soudain le creux inquiète
     silence du vide
jeter un pont suspendu
filins d’écoutes et d’amarres

Frères ennemis
sur terre la paix s’impatiente
il lui faut s’armer
qu’attendent les mots de l’âme
pour former leur bataillon ?


Amie disparue
des images de toi se lèvent
et tu me parles
tandis que tu marches en moi
je te remercie d’être là

Et maintenant trois quatrains d’Omar Khayyâm, tirés des Cent un quatrains de libre pensée, traduits du persan par Gilbert Lazard, recueil paru aux éditions Folio Sagesses:

La caravane pressée
          de nos jours, comme elle passe !
Ne laisse pas s’effacer
        l’instant de plaisir qui passe.
Du lendemain des convives
        que te soucies-tu, ma belle ?
Vite incline la bouteille
        et buvons car la nuit passe.

De ce vert gazon, mon cœur,
        et de ces fleurs de printemps
Jouis ; une semaine encore
          a sombré dans le néant.
Bois le vin, cueille la fleur :
          tandis que tu considères
La rose devient poussière
          et la verdure sarment.


Lève-toi, enfant divin :
          voici l’aube qui paraît ;
Verse en ma coupe le vin, 
          cristal et rubis balais.
Cet instant, grâce précaire
          en ce recoin de néant,
Tu y rêveras longtemps
          sans le revivre jamais.

Sabine Weiss, portrait d’une femme extraordinaire

Podcast consacré à la photographe Sabine Weiss, proposé par l’artiste Frédérique Petit-Charry, à écouter en cliquant sur ce lien.

Vitrine, Paris, 1955, par Sabine Weiss.

Verticales californiennes

Photos de Roland Brénin, qu’il confie à la page Matière à penser avec ces quelques mots: « A ceux d’entre vous qui ont du mal en ces temps confinés, je dédie ces rêves de béton que j’ai intitulés Verticales californiennes. »

Photo Roland Brénin.
Photo Roland Brénin.

Quand Roger Martin du Gard parle du « fardeau » du Tertre: « Il faut aimer le Tertre d’un amour exclusif »

Texte proposé par Robert Cadyck, tiré du Journal de Roger Martin du Gard. Avec ce préambule d’Anne-Véronique de Coppet, petite-fille de l’écrivain:

   Robert Cadyck, qui connaît bien l’œuvre de Martin du Gard, et particulièrement le Journal, nous envoie la lettre à Hélène du 9 juin 1933.
   Je voudrais ajouter quelques remarques, avant de la proposer à Matière à penser.
   
Est-ce une lettre d’humeur, est-ce le signe d’un plus grand désarroi?
   Elle est à replacer dans le cours de l’année 1933 : Les Thibault ont connu une longue interruption (lâcher encore une fois les Thibault…) que la parution de Vieille France, ou le scénario de La Bête humaine, ne sauraient combler.
   La situation politique le préoccupe au plus haut point : la marche à une réaction générale, le retour à l’autorité, d’autant plus qu’il répugne à l’engagement (11 juin 1933).
   Enfin sa lucidité est entière : Maumort dira plus tard son malaise à être le propriétaire d’un château.
   Cela étant, il me reste à dire la gêne que j’éprouve à tant de plainte. Il me semble qu’aujourd’hui, ce sont de plus en plus les artistes, dont Martin du Gard évoque le foyer, « les Amis », et espérons, les institutions culturelles, qui portent secours et aide aux propriétaires.

Lettre de Roger Martin du Gard à sa femme Hélène, le 9 juin 1933
    Ma vieille chérie,
    Tout ce que tu me dis du Tertre me fait plaisir, ravive en moi cet attachement qui n’est pas tout à fait de « propriétaire » mais presque de créateur, car j’ai tant le sentiment que le Tertre est une de mes œuvres. Crois bien que je suis très capable d’y revivre délicieusement pendant les mois d’été. Mais pas l’hiver. Et seulement s’il était possible d’y mener à nouveau une vie large et nombreuse. 
     Le Tertre, en été, avec des amis qui me comprennent, me semble encore aujourd’hui, quelque chose de complètement réussi, d’inégalable. Seulement c’est un luxe qui demande une fortune. Je crains que nous ne l’ayons jamais plus. Pour l’instant, songe à ce que représentent de dépenses les agréments que tu y trouves. Tu les payes cher. Tu les payes d’une existence constamment étroite et gênée,  (je suis avec cent quinze francs en poche). Les feuilles d’impôts, les échéances s’accumulent. Cela a des inconvénients de toutes natures.
    Si on me propose un gain immédiat, je suis capable de lâcher encore une fois les Thibault avant de m’y être seulement remis pour pouvoir payer toutes ces dettes qui s’amoncellent sur ma table. Nous payons le Tertre de notre liberté. Si encore j’avais le sentiment que c’est un moment à passer. Mais au contraire, plus ça durera, plus ce sera lourd. Pour aboutir à une cession tardive le jour où l’un de nous restera seul. Car nous ne pouvons même pas regarder le Tertre comme le port final de notre vieillesse.
    Nous savons qu’il nous faudra nous en séparer un jour. Perspective qui n’aide pas à supporter patiemment les pénibles charges qu’il nous impose d’un bout de l’année à l’autre. Réfléchis à tout cela aussi en cueillant des roses. Il faudrait aimer le Tertre d’un amour exclusif, le préférer à tout, pour accepter le fardeau qu’il est.
    Est-ce notre cas ? Dans cette existence de privilèges dont nous avons eu notre grande part, et qui heureusement pour les autres tend à disparaître, c’est déjà beaucoup d’avoir eu le Tertre. L’avoir encore me paraît à peu près impossible. Et pourtant, je ne puis envisager que cette œuvre d’artiste tombe de mon vivant en des mains quelconques, même celles d’une bonne œuvre. Il ne manque pas d’endroits pour  bonnes œuvres. Et meilleures que le Tertre.
    Mais il faudrait assurer au Tertre quelque chance de vie intellectuelle. Il faudrait au Tertre, non pas des nourrissons ou des tuberculeux, ni un éleveur incapable de sentir et conserver le caractère du lieu, mais un foyer d’artistes pour qui le Tertre aurait des vertus particulières, auquel le Tertre parlerait, continuerait de parler son langage. Et comme je crois que ce n’est guère réalisable, je crois que nous traînerons encore longtemps ce boulet doré.
    Je t’embrasse en hâte pour aller m’amuser. Il est sept heures quarante-cinq je suis au travail depuis deux heures quinze. Une bonne journée où j’ai pas mal avancé.

Un toit pour le Tertre: une œuvre sur une ardoise!

Cette ardoise ancienne ornée par le peintre Jacques Bibonne, qui a exposé au Tertre, vient du toit de la maison. L’œuvre fait partie d’un ensemble prochainement mis en vente au profit du chantier de restauration.

Ardoise du Tertre peinte par Jacques Bibonne.

Lieux-dits et non-lieux : étude du « terrain » percheron 

Par Françoise Leblond, docteur ès lettres, à Bretoncelles

Où sommes-nous ? 
Lors de mes balades dans la campagne environnante, j’ai parfois été interrogée sur l’origine mystérieuse du nom de certains lieux-dits dans le Perche ornais. En effet, une commune du bocage français comme Bretoncelles ou Rémalard-en-Perche par exemple ne se résume pas au village niché autour de son église et de sa mairie. Elle se compose de nombreux lieux-dits ou hameaux qui ont chacun leur charme, leur spécificité. C’est la spécificité de cet habitat dispersé et l’on pourrait presque dire que chaque hameau est un petit village à lui tout seul.

Lieux-dits et hameaux 
On parle volontiers de lieux-dits, mais quelle est donc la différence avec les hameaux ? Les lieux-dits sont des endroits de faible étendue, dont le toponyme vient souvent d’une anecdote. Ils peuvent prendre le nom d’un de ses anciens habitants, d‛une particularité géographique ou de l’histoire locale. La différence tient au fait que, contrairement aux hameaux, les lieux-dits ne sont pas forcément habités et peuvent désigner un champ ou un bois. Les hameaux sont des petits groupes d‛habitations isolées, à l’écart du village auquel ils sont rattachés administrativement. Il est intéressant de se plonger dans leur histoire vivante en essayant de retracer l’origine de leur dénomination, leur toponyme auquel chaque citoyen est attaché.

Qu’est-ce qu’un lieu ?
Pour tenter de cerner l’histoire des noms de lieux, j’ai été aidée par une abondante bibliographie, les compétences d’un linguiste et mes souvenirs de cours de linguistique en Sorbonne. Les ouvrages contemporains sur les non-lieux et les fractures territoriales françaises m’ont ouvert un champ de réflexion fertile sur la définition même du lieu. Car lorsqu’on vit à la campagne, il paraît évident que notre rattachement administratif est ancré dans un territoire physique identifiable. Toutefois Marc Augé1 distingue le lieu et l’espace. Il définit le lieu comme identitaire, relationnel et historique. Si ce n’est pas le cas, l’espace est appelé non-lieu.

Qu’est-ce qu’un non-lieu ? 
Point de transit et d’occupation provisoire, c’est le train, l’avion, la grande surface commerciale, l’hôtel, l’hôpital, l’espace scolaire…Il suffit de constater que dans une petite cité comme l’école, le collège, le lycée, il n’y a pas de place pour l’histoire du lieu et son nom importe peu en général. Les itinéraires des individus de passage ne vont pas sans dates et horaires d’ouverture ou de fermeture et donnent des informations utiles à la pratique de l’espace. Au contraire du village dont l’histoire peut se lire sur le monument aux morts, le non-lieu se vit surtout au temps présent.

1 Marc Augé, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, La Librairie du XXI° siècle, 1992. 

La Grande Forêt, commune de Bretoncelles (photo Droneos Production)

Le jazz, musique de la liberté…

Lien proposé par Odile Genay: les Victoires du jazz 2020, à regarder en cliquant ici.

Feuilleton sonore du confinement

Par le comédien Dominique Lemaire, venu au Tertre en 2017 à l’occasion du festival « Québec en scène, le voyage de la langue ». Entre poésie et philosophie, six pastilles à déguster! Retrouvez le travail de Dominique Lemaire sur ce lien.

Premier jour
Deuxième jour
Troisième jour
Quatrième jour
Cinquième jour
Sixième jour

Une galerie, une exposition à redécouvrir

Par Bernard Bruges-Renard

La Galerie des sens, qui expose le travail de l’artiste Coline Bruges-Renard, a rouvert ses portes et prolonge l’exposition jusqu’au 30 mai. C’est à découvrir sur ce lien

La femme du train 
Sur le quai, personne n’attend personne

Par Tiziana Jacoponi

6 mai 2020
Le soleil et la douceur sont de retour pour me souhaiter bon retour voyage vers gare de Lyon en city go
Voiture décapotable, musique de ma jeunesse
top.
Le chauffeur, camerounais , est fils d’un ancien ambassadeur…
J’arrive à gare de Lyon étrangement silencieuse et presque déserte…
L’embarquement dans le train se fait en silence, tous avec le masque, l’attestation, le document d’identité…
Les policiers contrôlent les données du passeport et celles de l’attestation et te laissent passer.
C’est cette docilité qui me fascine et me chagrine.
L’agacement tu le perçois dans cette difficulté à respecter la distanciation, cette forme de nervosité qui parcourt les corps, ce désir de franchir les lignes, de pousser, bousculer, courir…
Le train est plein, en respectant les normes de sécurité.
Personne ne regarde personne, tous étrangers…
Voyage serein, toujours pas de bruit, pas de mouvement, tous assis à leur place en décalé…
Arrivée à Marseille, il fait très chaud,
je perçois la différence…
La descente du train s’effectue dans le calme et de manière ordonnée, tout le monde est au ralenti…
Ce qui me sidère c’est le silence…
arrivée au bout du quai plein de policiers, des militaires, mais aucun contrôle…
Je retrouve le train pour Nice et là vu que le placement est libre, un peu plus de mouvement, on entend des voix, le contrôleur passe…

Le train se remet en marche et traverse la région et tout à coup tu la vois elle est là
la mer bleue, les croques, la côte, les falaises, les pins, le soleil qui commence à se coucher, les couleurs pâles du ciel, de la nature, des villes endormies, des routes désertes…

À chaque gare le train se vide
sur les quais personne n’attend personne…
Les immeubles se succèdent, croisent des parcs, des routes, longent la mer.
Nous arrivons à Cannes et ici le silence, le vide à ce moment de l’année est plus lourd encore et comme par miracle cachés derrière un immeuble sur un terrain de foot de gens jouent au foot…
Dans le compartiment du train changement d’atmosphère on entend un peu de
musique arabisante, une femme parle au téléphone.
Le ciel change de couleur, la mer aussi est plus dense, son bleu est plus sombre
des coureurs, le long de la mer…
Antibes nous accueille, un pigeon sur les rails s’envole, les nuages deviennent roses, la mer tend au gris.
La pleine lune joue à cache-cache avec la mer et les nuages.

Mon corps ressens une sorte d’excitation
Je suis presque arrivée…
Nice m’accueille en silence. Des bribes de vie apparaissent :
des SDF, des jeunes qui rigolent, des personnes aux caddies remplis,
je me rends compte qu’à 21h, Nice, pendant le confinement devient la ville des « invisibles » des SDF

des mobylettes, des vélos et là

des mineurs isolés, des travailleurs qui rentrent, les yeux fatigués, la mine déconfite ceux pour qui circuler au centre n’est pas permis…
il fait beau et chaud.
J’attends le tram. 

Une voix métallique me rappelle que le port du masque est obligatoire dans les transports en commun…
Je descends du tram, mes pas résonnent sur le trottoir… Je savoure ce silence, au loin je perçois la mer, je frôle le port.
Je suis arrivée, chez moi, transformée par ce voyage en conscience.
Une question résonne  » Comment ai-je pu renoncer à ma liberté de mouvement et de rencontre ?
Pourquoi j’ai adhéré à cette nouvelle forme de dictature ? « 
Je n’ai pas de réponse mais je sais que je me battrai contre ces interdits de la peur.
Je n’ai rien à perdre. 

Austin – Texas

Par Renée Combal-Weiss

Le 28 avril 2020 pour la première fois depuis le 16 mars, je suis sortie de chez moi avec mon mari. Des circonstances diverses m’ont « permis » de ne pas avoir à quitter pendant six semaines ma maison et mon jardin. Ils regardent sur une autre maison et le mur aveugle d’un petit immeuble d’un côté et, de l’autre, sur le jardin d’une résidence de quatre étages. Avec le printemps, les arbres ont mis leurs feuilles et tout est à moitié masqué par de vastes écrans de verdure. 

Nous avons jusqu’à présent vécu un confinement, j’ose l’écrire, très agréable. Le télétravail en abondance m’a distraite des inquiétudes majeures que nous vivons. Les systèmes de livraison à domicile ont bien fonctionné. Le printemps doux et insolent de vitalité nous conviait tous les jours au jardin pour le déjeuner et je n’ai jamais observé avec autant d’attention la beauté de l’éveil de la nature. Le soir, les séances de cinéma à la maison nous gardaient, croyais-je, un pied dans le monde extérieur.

Quand je suis enfin sortie ce soir-là du 28 avril, la lumière tombait sur le silence des rues. Nous marchions le long des immeubles avec la conscience des présences invisibles des gens, des familles, derrière les façades. Ces présences qui ont toujours été invisibles pesaient à présent leurs poids de vies elles aussi en danger, elles aussi rétractées sur leur autoprotection. Protection contre l’autre, le semblable, le voisin, le passant, moi, ou mon mari, ou ce cycliste isolé qui filait presque bruyamment dans le calme immobile. Empathie mais distanciation, se protéger de l’autre, protéger l’autre de soi. Vertigineux vertige. Et lorsque nous avons marché sur le boulevard, telle une Alice au pays du virus, je me suis sentie rétrécie. J’ai retrouvé mes sensations de piéton européen sur les trottoirs de New-York lors de mes premiers voyages, l’agitation en moins. J’ai regardé les maisons, les immeubles, ils étaient gigantesques autour de moi, des falaises impénétrables alvéolées de vies en retrait. En posant sur un monde modifié par la menace un regard neuf, lui-même modifié par l’immobilité des repères dans lesquels je vis depuis un mois et demi, j’ai eu la sensation d’avoir presque transgressé un interdit. Celui de questionner les effets de ce système de protection sur nos fragilités. Quels humains sommes-nous en train de devenir? Il m’a semblé que le confinement confine aussi l’esprit : avec la sidération du danger réel, une forme de docilité obligatoire nous a servi jusqu’à présent de pensée.

Nous sommes rentrés dans la maison. La nuit s’installait, je me suis tenue un moment dans chaque pièce. Le salon, la salle à manger devenue notre salle de projection, la cuisine, les chambres vides des enfants désormais adultes, mon bureau, notre chambre … Je suis coutumière de cela. J’aime m’asseoir dans une pièce vide et sombre, à peine éclairée par le lampadaire ou des restes de lumière. J’écoute la pièce, ce qu’elle a à me dire, ce qui s’élève en moi de pensées minuscules et fragmentaires. Je m’y sens accueillie comme une vie de passage, la dernière en date après tant d’autres, la dernière en date avant tant d’autres qui habiteront à leur tour les volumes, les clartés, les ouvertures, les angles des murs et d’autres silences. Seul celui ou celle qui prendra le temps d’écouter ce silence offrira aux âmes qui y ont vécu une occasion d’être encore un peu là, et d’orner l’espace de la maison de la beauté d’y avoir été vivant.

En passant ainsi de pièce en pièce, et en me souvenant de mon rétrécissement « alicien » dans la rue, j’ai compris qu’à force de vivre dans le cadre imposé de ce logis, de me contenter de ses limites, de m’y déplacer sans penser à des distances différentes puisqu’il n’en est pas question, mon corps est « devenu » cette maison. Et tout ce qui la compose, les objets, les meubles, l’air tantôt frais, tantôt tiède, les ouvertures des fenêtres et même le jardin en pleine métamorphose printanière sont devenus des parties « organiques » de ma personne. 

Mais contrairement à la satiété que je pourrais en ressentir, ce cadre de mon confinement, toujours le même, toute la journée et toute la nuit, et toute la journée qui suit et ainsi de suite, a d’étonnantes vertus « déplaçantes ». 

Un soir de la cinquième semaine, nous avons regardé Boyhood. C’est un film américain de Richard Linklater, tourné à partir des années 2000 et sorti en 2014. Il raconte la vie d’un garçon depuis l’enfance jusqu’au seuil de l’âge adulte. Sa mère vit à Austin (Texas). Ce film ample – il décrit à la fois les affres de l’enfance otage de la famille, les errances de l’adolescence, le difficile métier de parent et plus largement les désillusions et les adaptations que la vie impose quel que soit l’âge – est resté planté en moi pendant deux ou trois jours comme un petit miroir avec ses propres reflets.

Une semaine plus tard, dans le milieu d’une activité très banale – je mettais le couvert – des noms, des prénoms, une adresse, des visages, des silhouettes, des regards, des sourires émergent petit à petit dans mon esprit, comme un jeu de piste d’abord flou, puis plus précis. Un nom : Ronnie Kaufmann en apporte un autre, comme le ressac d’une marée : Martha. Martha qui, déjà ? Martha Schulmann.

Un pan entier de mes années 80 en France se déploie soudain avec un luxe de détails complètement disparus. Ils affleurent comme une nuée de poissons montent à la surface de l’eau vers les miettes qu’on leur jette. Je suis dans l’ascenseur étroit de l’immeuble du 20 rue du Vieux-Colombier. Je pénètre dans le vaste appartement haussmannien tout de blanc repeint et moquetté de rouge. Ronnie m’a ouvert et je l’accompagne dans la cuisine où elle est en train de tester une énième recette de cookies. Je vais goûter l’échantillon, me régaler, boire un grand café servi dans une verrine de confiture et écouter les ultimes ajustements de Martha : elle fignole un livre sur la cuisine provençale pour son éditeur new-yorkais Simon and Schuster. Elle est très excitée car le magazine Town and Country va en faire une recension. Ronnie plaisante sur les lourdeurs administratives françaises quand on veut lancer une entreprise de pâtisserie américaine puis elle s’enflamme sur les dernières nouvelles de sa fille Eileen qui va présenter sa collection de bijoux au prochain salon professionnel de Los Angeles.

Ronnie la belle californienne mûre et si vivante, à l’origine photographe gastronomique. Ronnie et les confidences joyeuses, toniques, qu’elle faisait à la jeune professeure de français que j’étais quand je venais deux fois par semaine l’enseigner. Ronnie et Martha, entrepreneuses à la conquête de l’Europe, colocataires de ce bel appartement loué à l’un des fils de Picasso. Une grande affiche du maître en témoignait dans le salon.
Émergent aussi les bulles des dîners payants de réseautage – très à la mode à l’époque – que Martha organisait. Ils rassemblaient une faune éclectique, parfois insupportable, mais tellement intéressante pour la provinciale planétaire que je me sentais alors.

Quelques images éclatent encore : Ronnie nous photographie deux ans plus tard avec notre premier enfant. Elle repart aux US. Malgré son énergie, ses projets sont ruinés pas les embarras administratifs. Elle a jeté l’éponge et rentre à L.A. Et puis chacun suivra sa propre trajectoire et les liens se dissoudront. Alors pourquoi, comment, cette remontée douce, amicale d’un temps insignifiant et révolu ?

Austin Texas.

C’est ça : Austin Texas. J’entends la petite réverbération dans la voix de Martha qui m’indique que son père vient lui rendre visite la semaine prochaine. Ah, et où habite-t-il ? Austin. Austin Texas. Et je revois la fine crispation de ses lèvres, dans la commissure gauche. Un tic que j’avais remarqué dès que j’avais fait sa connaissance.

1985 – Austin Texas – Boyhood – 2020. Qu’est devenue sa bouche ? Qu’est devenue la bouche de Martha ? Qu’est devenue cette jeune femme sensible et créative, ambitieuse, non-conventionnelle ? Qu’est devenue Ronnie qui faisait ses footings dans le jardin du Luxembourg et qui avait vampé un pompier de la caserne St Sulpice ? Cette Ronnie qui m’avait offert The Unbearable Lightness of Being de Milan Kundera et qui m’en récitait des passages que je lui faisais relire en français pour travailler son accent.

L’insoutenable légèreté de l’être … Que sont-ils devenus ces américains du nord cultivés, curieux du Vieux Monde, progressistes, les futurs électeurs d’Obama, venus chercher un mode de vie intéressant et d’autant plus confortable que le dollar était inoxydable. Que sont-ils devenus ces gens qui scintillaient pour moi alors et qui se sont engloutis dans la suite de leur histoire tandis que je découvrais la mienne ?

Ce qui est sûr, c’est que ces retrouvailles intenses et fugaces sont le fait du confinement. L’immobilisation de nos modes de vie, l’arrêt de la fréquentation physique des autres me fait l’effet d’un miroir d’eau que l’on aurait nettoyé. Dégagés, les plantes et les animaux aquatiques visibles et invisibles, les rameaux d’arbres tombés, les lenticules mouvantes, camouflage idéal des batraciens sauteurs, des salamandres vibrionnantes vers les larges feuilles de nénuphars. Arrachées, les algues poussées du fond en buissons gluants pour sortir à la surface les innombrables petites fleurs roses qui durent plusieurs jours, puis se fanent et pourrissent longuement. Dégagé, tout ce pullulement organique de la nature.
Juste un miroir d’eau cristalline.

Un miroir réduit à sa fonction essentielle : refléter nuit et jour le ciel, le même ciel. Et l’on en fait le tour exact chaque jour, le même tour dans les mêmes traces. Toujours le même miroir, le même reflet. Toujours à la même heure la lune qui passe au même endroit et toujours le soleil qui éblouit le jour.

Le moindre son – Austin Texas – suffit à déclencher une vibration qui se propage loin sans être altérée par le brouillage de la vie courante. Justement, la vie « courante ». L’immobilité ouvre les chemins de la mémoire, dégage en douceur la voie vers ce qui vit en nous, et nous constitue, et que l’on a « oublié ». Parvenue au seuil de la conscience, la vibration cristallise :
Austin Texas.

Renée Combal-Weiss – 3 mai 2020 

Pendant ce temps chez les chevreuils…

Par Béatrice Limon

Lundi 4 mai 2020, à l’heure du thé…

Des nouvelles du spectacle Voix, prévu au Tertre en août (2)

Par Florence Limon (texte) et Catherine Récamier (dessins)
26 avril 2020

LE TERTRE. -Allô, Florence?
FLORENCE. -… (silence)
LE TERTRE. – Ça va?

FLORENCE. – Oui… Non… Je ne sais pas très bien… J’essaie de garder le fil: Visio-répétitions, échanges audio et vidéo, les chanteurs ont les accompagnements enregistrés pour travaillera seuls, ils m’envoient leurs productions…

FLORENCE. – Enfin, je DOIS garder le moral (des troupes) et la ligne. Bientôt on déconfine…
LE TERTRE. – Oui, mais… Aurons-nous le droit d’organiser un spectacle?
FLORENCE. – En tout cas… Nous avons notre nouvelle affiche!

LE TERTRE. – … (silence)
FLORENCE. – Tu n’aimes pas?
LE TERTRE. – Ecoute… on en reparle.
FLORENCE (perplexe). – Bon…

Une magnifique idée pour les enfants (et adultes)

Images de ses petits-enfants envoyées par Frédérique Petit-Charry

Rose : Bartolomeo Montagna, Sainte Jusina de Padoue – 1490
Aldo: Hans Holbein: Hermann von Wedig III -1532

Du côté du Tertre, du côté de Guermantes

Un extrait de Proust dit par Valérie Bezançon


Valérie Bezançon, comédienne et professeur d’art dramatique.

« Si un jour il y a une catastrophe… »

Par Monique Beaudouin

« Si un jour il y a une catastrophe grave, nous irons tous aux Loges ».
Paroles d’une petite fille de huit à dix ans dans les années d’après-guerre… Et voilà, ce n’est ni la guerre, ni une catastrophe… juste un virus qui subitement arrête tout, tous ces mouvements, ces tourbillons. 
Me voici subitement confinée dans cette petite maison de mon arrière-grand-mère, entre les vignes et les champs de cette douce campagne angevine. Et ce sans m’y être préparée, donc sans dossiers, sans « mots de passe »… puisque venue pour un week-end.
Ici le temps a toujours été différent, je me souviens, jeune adolescente très parisienne, avoir demandé à mes parents l’autorisation de m’y laisser passer quelques jours avec des amis. A cette époque, la maison avait été quittée depuis quelques années par mon arrière-grand-mère et était encore sans eau ni électricité, avec un sol en terre battue.
J’ai éprouvé une certaine joie à me rendre compte que j’étais capable de vivre dans ces conditions (pour quelques jours !) et à être entièrement occupée simplement à vivre…
Plus tard Denis arrivera et adoptera cette maison où notre amour prendra des forces. Nicolas suivra peu de temps après et aura un problème de santé à l’âge de six mois. L’été suivant, il a neuf mois et je suis persuadée qu’aux «  Loges », il se développera bien !
Bonheur d’une jeune femme qui passe son temps à baigner un bébé dans une bassine devant la cheminée, à faire chauffer les biberons dans l’eau de la grande marmite qui est toute la journée accrochée à la crémaillère.

Deux mois plus tard, Nicolas sera en pleine forme pour  nous accompagner en coopération pour deux ans à Madagascar.
Plus de cinquante ans après grâce à ce confinement non prévu, nous voici pour un grand moment dans la maison devenue confortable dans laquelle je retrouve ce sentiment de sécurité, de paix, du temps qu’on laisse filer et qui se remplit, surtout en ce printemps où toute la campagne éclate, où les animaux passent (faisan, lièvre..) près de la maison habituellement peu habitée.
Correspondance de ce souvenir de petite fille avec celui d’une autre très jeune fille, Camille venue avec Véronique et nos amis Rollin, devant la cheminée, elle dira : «  J’ai compris : c’est comme au Tertre, c’est une maison qui a une histoire ». Quelque temps plus tard Jean-François écrira sur cette maison un poème qui me touche beaucoup.
Monique Beaudouin
Le 22 avril 2020

La découverte

Par Jeanne Bernard

C’était le temps où nous venions d’arriver dans le Perche et commencions tout juste à prendre racine quelque part en lisière de la forêt de Bellême. La forêt ! Cet immense mystère nous attirait, présence silencieuse et mouvante, vivante et pourtant muette. Nous partions à l’aventure… Une imprudente errance nous fit prendre un chemin au hasard et nous avancions dans l’épaisse futaie. Le chemin qu’on pouvait deviner devint de moins en moins lisible… Les enfants fatiguaient, l’après-midi tirait à sa fin et nous étions perdus ! Il était temps de trouver la lisière…
Enfin la futaie s’éclaircit, et nous voilà dans un endroit dégagé qui s’ouvre devant nous.  Une large allée bordée d’immenses tilleuls impressionnants de majesté guide le regard vers les prairies avoisinantes. Nous voilà rassurés : ce lieu connaît la main de l’homme…
Nous retournant, cherchant une issue pour rejoindre une route,  s’offre à nous derrière une haute grille, comme sur le plateau d’un théâtre, un château de taille tout humaine où l’élégance et la simplicité s’accordent sans effort, et dont la grâce discrète et sûre nous ravit.
Après notre errance inquiète dans la forêt où l’ombre commençait à gagner, ce fut comme une apparition magique : «  Un château Louis XIII ! » glisse  en connaisseur D. à mon oreille après un silence ébahi… le silence parfait,  le calme, les proportions, tout semble paisible, en suspens…
Et soudain une haute fenêtre s’éclaire ! Le château est habité !  C’est encore plus saisissant. « Une famille nombreuse, peut être ? »
Il nous restait à nous esquiver discrètement en empruntant le chemin aménagé   qui sans doute nous conduirait jusqu’à la route.
La découverte ne s’arrêta pas là, car le château était non seulement habité, mais ouvrait son parc au public et devenait un lieu magique lors de concerts, de conférences, de théâtre…  C’était surtout le lieu de création d’une œuvre : celle de Roger Martin du Gard.
Vous découvrez au Tertre qu’une œuvre ne meurt pas… Elle perdure dans les lieux qui l’ont inspirée,  dans les paysages que l’écrivain  a aimés, dans les perspectives créées,  et dans l’esprit de ses descendants, dans leurs talents, leur goût  de l’expression, du partage…
Pour s’en persuader, il n’est que de se trouver dans le bureau de R.M.G. , où il écrivit et situa son œuvre, où il invitait de nombreux amis, écrivains ou artistes. Les photos de tous ces amis figurent encore sur les murs comme si c’était hier…  Un étroit couloir  relie ce bureau d’écriture à l’impressionnante bibliothèque, lieu géométrique de la maison ! Presque entièrement tapissée de livres, cette pièce ouvre largement sur l’espace du parc, lui aussi dessiné ou remanié par R.M.G. Le soleil baigne la terrasse aux heures de détente ou quand le jour décline.
Si le château côtoie la lisière de la forêt, il s’ouvre largement de l’autre côté sur le vaste paysage de prairies qui ondule et rejoint au loin la crête dessinée par le profil de la petite ville de Bellême, avec son remarquable clocher…
Certes, il y a « un esprit du lieu » qui perdure.
« L’embarquement pour Cythère » en fut la preuve irréfutable ! Un  événement cette fois encore magique, enchanteur, joyeux…

Le premier Embarquement pour Cythère, par la compagnie franco-allemande du Trompe-l’Œil, juillet 1997.

Les artistes, enfants de la maison et leurs amis, offrirent un concert ambulant dans le parc. Le « public » suivait la troupe d’un lieu à l’autre, choisi chaque fois pour son « point de vue » sur la lisière ou sur le champ ondulant dans les parages, ou sous les allées ombrageuses du parc aux arbres magnifiques. À chaque station, musique et chant, costumes  de rêves colorés, l’embarquement fut une véritable expérience de joie de créer et de partager…
« L’embarquement », quoi qu’il arrive, ne s’est jamais démenti.
Et que « l’esprit du lieu »  continue de nous inspirer tous…

Le 20 04 2020
Jeanne Bernard

Des photos inédites du Tertre

Par Laszlo Horvath, réalisateur et photographe

Autre manière de voyager sans bouger

Par Jean-François Massol

Ce n’est sans doute pas un jardin d’une très grande dimension, mais il est suffisant pour contenir une grande table de famille, avec ses sièges autour, tout en donnant aussi une impression d’espace agréable. Il me semble que l’on se trouve à quelques pas d’une villa dont je ne me souviens guère. Une femme d‘un certain âge hésite un peu, je crois qu’elle est assez grande (elle se tient debout à côté de la table), mais on voit bien son hésitation, une certaine crainte dans sa manière de se tenir. A côté d’elle, son fils (un quinquagénaire qui lui donne du : maman !) l’encourage et elle s’y met. Elle énonce le titre et entame l’histoire : 

«  Un Loup n’avait que les os et la peau
Tant les Chiens faisaient bonne garde… »

Elle ne récite pas, elle nous raconte cette rencontre du pauvre loup avec ce Dogue « aussi puissant que beau, gras, poli ». Elle n’est pas une experte en diction, elle n’est pas actrice, ou diseuse, elle appartient sans doute à un milieu populaire vu sa manière de se tenir, et dans son manque d’assurance face à la caméra, face à ce qui est en train de se passer dont elle est sans doute loin de se douter de toutes les implications possibles. Mais il y a une grande sincérité dans sa manière de faire, de s’adresser à ceux qui sont là, qui l’écoutent, et à ceux qu’elle ne voit pas mais qu’elle perçoit un peu puisqu’on l’enregistre. Le récit va son train, le loup se fait humble, la voix de la conteuse du poème est claire, elle permet aisément de comprendre les intérêts évidents que le loup découvre dans la vie de chien de garde, cette possibilité de dévorer « os de poulets, os de pigeons, sans parler de mainte caresse ». Et pour des tâches finalement pas très compliquées à assurer : par exemple, « à son maître complaire ». Et puis elle défaille soudain, elle s’interrompt, la mémoire de cette femme un peu âgée a un raté. Et son fils prend la suite du poème aussitôt, la remet sur la voie, et elle repart, sa mémoire est revenue. Et elle mènera la fable jusqu’à son terme avec la même sincérité que précédemment. 

Bien sûr, à cause de la trace de ce collier dont le chien est attaché, ce loup affamé, il «court encore. »

On est presque au milieu de la nuit et devant mon écran je suis ému. Cette vidéo est à la fois un moment de complicité entre une mère et son fils, qui nous est révélé sans que j’en ressente une quelconque impudeur ; un témoignage sur une connaissance répandue de la poésie des fables ; un bel exemple de diction non apprêtée, claire et efficace ; un souvenir de cette femme que je ne connais pas, qui est peut-être déjà décédée ou le sera bientôt ; un hommage qu’un fils a fait à la mémoire de sa mère, en la livrant ainsi à tous ceux qui circulent sur la Toile et peuvent rencontrer l’enregistrement. Mais que faut-il en faire ? Cliquer sur une autre vidéo et la laisser s’en aller à tout hasard vers d’autres regardeurs ? La retenir parmi les exemples des manières de dire les fables qui sont à la libre disposition des enseignants sur la Toile ? Je choisis la deuxième solution et le surlendemain ou quelques jours après, je la présente aux étudiants de mon cours de littérature de jeunesse du site IUFM de Valence. Je ne me souviens plus de son nom, mais j’ai en mémoire le regard et le petit mot d’assentiment qu’une étudiante en face de moi échange avec sa voisine.  

Je repartirai voyager sur la Toile en quête de dictions diverses, pour d’autres cours, pour des recherches en didactique de la littérature, et je rencontrerai beaucoup d’autres exemples. Des exemples maladroits, certains proches de l’exécrable, des exemples de grande qualité, professionnels ou plus amateur, et des exemples des plus étonnants. 

De ces voyages immobiles qui se font par des clics réalisés du bout d’un doigt, on apprend quand même pas mal de choses, autant que l’on a de surprises et d’émotions. Si l’on suit certains poèmes du XIXe siècle, aussi bien de Hugo, de Baudelaire, que de Verlaine, par exemple, combien de mises en voix et de mises musique ne découvre-t-on pas ? 

Pour les mises en voix, cela se fait à travers des dictions de toutes sortes, directes, sérieuses, appliquées, plus ou moins bien « adressées », bêtement ampoulées parfois. Et souvent des montages d’images qui accompagnent le poème devenu bande-son touchent aussi, étonnent et même amusent. Suivons un peu, par exemple, « il pleure dans mon cœur », de Verlaine. Pour accompagner le beau chant du baryton Gérard Souzay, les photos N & B d’un Paris aux arbres dénudés sont tout à fait dans la tonalité mélancolique. Mais quand la comédienne et chanteuse Claire Keim livre son interprétation d’une voix enfantine un peu voilée avec des flux de petites feuilles, petites gouttes, et même petits cœurs vermillon qui montent et descendent devant des photos en couleurs, ne peut-on être attendri par cette actualisation qui est d’un très grand kitsch ?  Et quand le même poème devient une des « Franzzösisches Chansons », dans une musique de Christophe Bourdoiseau qui fait résonner la guitare électrique, la succession des vues de Berlin Est produit un effet déroutant, mais qui accroît l’idée d’un poème laissé aux bons soins de tous ceux qui veulent le reprendre, se l’approprier, le faire passer à leur manière. L’actualisation n’est pas seulement dans la lecture, pas seulement dans le va-et-vient des « lectures actualisantes » selon Yves Citton (Lire, interpréter, actualiser), mais au cours même interprétations, comme les mises en scène des pièces classiques nous l’ont appris depuis longtemps. 

  Pour les poèmes chantés, en effet, ils passent par des interprétations professionnelles pour le chant lyrique et l’on se retrouve devant des scènes de concert variées, avec des chanteuses en robes plus ou moins longues, mais toujours « de gala », souvent à la même place dans le creux de la queue d’un piano. Et leur chant s’élève alors, composé par Fauré, Debussy, Reynaldo Hahn. Duparc, Caplet, Bordes… Et si l’on n’a pas le goût, sur le moment, de rechercher qui est André Caplet, qui est Charles Bordes, on peut toujours garder en mémoire leur nom pour d’autres occasions. De plaisir ou de connaissance. 

Les interprétations en musiques de variété permettent d’autres découvertes, au-delà des chanteurs qui ont créé certaines interprétations et qu’on retrouve, eux, sous les feux des projecteurs pour tel concert. 

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches », a écrit Verlaine. Professionnelle, la vidéo qui montre Ferré chantant ce poème fait alterner en douceur des plans de son visage aux longs cheveux, de son buste, de son corps entier vêtu de noir sur une scène où le faisceau de lumière est centré sur l’artiste. Mais dans cette autre vidéo, pas de montages d’images et très peu de mouvements de caméra pour la frêle chanteuse en robe rose qui reprend, de manière jazzy, ce « Green » et la musique de Ferré, dans l’espace étroit d’un studio d’enregistrement ou un fond de salle de cabaret. Mais l’émotion est peut-être plus grande, née de l’imprévu, de la dimension d’authenticité que donne l’absence de montage, de l’élan évident d’une jeune femme qui livre beaucoup d’elle à travers son chant. 

En cliquant on peut aussi se retrouver dans le salon d’un chanteur dont on ne connaît rien, sinon son pseudonyme un peu m’as-tu-vu d’Aldébaran 3339 noté juste en dessous de l’écran vidéo, et on peut l’écouter en l’observant de dos, jouant délicatement sur son piano en même temps qu’il chante dans son micro de manière précise et suave. Mais revenant en arrière pour regarder autour, on voit qu’Aldebarran 3339 a des abonnés, et que cette vidéo fait peut-être partie d’une « chaîne », dans les exemples de laquelle le pianiste-chanteur est toujours filmé dans la même posture pour d’autres poèmes mis en musique, et pour des morceaux seulement pianistiques. Dans d’autres cas, la situation frôle le comique, car comment comprendre que, pour enregistrer la vidéo qu’il laissera sur You tube au moins dix ans, tel autre amateur ait choisi de grimper trois marches de bois et de s’installer avec sa guitare sur un coin d’escalier ? Parce que c’était plus facile pour placer sa caméra ? Parce qu’on l’a relégué là ? Parce qu’il n’a pas trouvé meilleure place chez lui ? Reste qu’il joue bien de sa guitare sèche et que sa voix est belle, que vient teinter son accent anglais pour dire que son « cœur a tant de peine. Oh Oh ! »

Quand il a développé une série de fragments pour réfléchir à la photographie, R. Barthes a proposé la notion de « punctum » (La chambre claire). Dans tel cliché, quelque chose me point, qui ne parle qu’à moi et constitue mon entrée dans cette image-là. On doit pouvoir évoquer ce même punctum pour les vidéos qui sont en ligne à la disposition de tous. Un groupe d’élèves a choisi d’enregistrer une présentation-diction du poème de Francis Ponge intitulé « le verre d’eau ». Pour mettre en images le poème, un bien joli verre d’eau claire est filmé sur une table installée sur un balcon. De la diction précise aux images du verre, tout est pur, mais je m’aperçois soudain que, dans le bas de l’image, de fait en-dessous du balcon, dans la rue même, une camionnette cherche à se garer. En faisant un créneau. Tout est pur dans le poème et l’enregistrement, mais la vie est là aussi, toute ordinaire, « simple et tranquille », dirait Verlaine, et cet enregistrement fortuit d’un moment de réalité ainsi conservé dans sa quotidienneté et son énigmaticité me plaît beaucoup.  

J’avais choisi celle-ci par son titre, je m’attendais à écouter une « ariette oubliée », et voilà que la vidéo me donne juste accès à la toute fin du morceau, quand la belle soprane et les musiciens sont applaudis, quand une enfant vient offrir un bouquet à la cantatrice. L’image nous fait apercevoir quelques éléments seulement d’ une scène de théâtre qui doit être à l’italienne, la légende ne nous dit même pas où l’on se trouve et j’ai été touché par la surprise et par l’énigme qu’elle pose. Je passais de vidéo en vidéo et, tout à coup, l’on m’invite à participer, à un moment d’effusion. C’est un court instant d’applaudissements, de remerciements, de gratitude, on fête quelqu’un, un groupe plutôt, musiciens et soprane, de tout cela je ne connais aucun des ressorts, mais j’y assiste, j’y suis !  Est-on dans l’un de ces moments où vient pointer soudain quelque chose du hasard objectif cher aux surréalistes ? 

Récitée, chantée, illustrée, la poésie est sur la Toile. En naviguant, je la rencontre comme je veux. Et je suis touché à ma façon. Plus qu’un « sujet lecteur » à la manière de Michel Picard (La lecture comme jeu) et de bien d ‘autres, je suis un sujet écouteur et regardeur. 

Mais après tout et en quelque sorte :
« Moi, je me balance
Je m’offre à tous les vents
Sans réticence… »

C’est une sorte de voyage. Vous pouvez essayer. Si ce n’est déjà fait. 
J.-F. Massol

Pétales de neige

Par Luis Porquet

Pétales de neige
Serait-ce du cerisier
Le premier chagrin ?

Si l’amour ne meurt
Comment pourrais-je avoir peur
De la nuit qui vient ?

De ce jour naissant
Ne retiens que la clarté
Le reste viendra

Si l’amour te guide
Que peux-tu craindre en chemin
Frère voyageur ?

De ce jour d’été
Je garderai la clarté 
Née de ton sourire

La source est fidèle
A qui vient s’y abreuver
Qu’importent les ans

Ne cessant de naître
L’eau de la source a pour toi
Visage d’aurore

Béni soit l’éclat
De ton visage d’enfant
Sourire éternel


Des nouvelles du spectacle Voix, prévu au Tertre en août

17 avril 2020

Nous serons confinés jusqu’au 11 mai. Les salles de spectacles, les cinémas, les théâtres n’ouvriront pas avant… un certain temps.
Un incertain temps, devrions-nous dire, un incertain temps, que nous devons pourtant concevoir, apprivoiser et… transformer.

Tout est arrêté, nos répétitions sont en suspens, nous ne savons pas si nous pourrons jouer cet été.
Que faire ? que faire de tout cela ?
Peut-être tout d’abord, tenter de démêler le certain de l’incertain ?

Ce qui est certain, c’est que nous « devions » donner notre nouvelle création musicale, vocale et théâtrale « VOIX », au château du Tertre, les 22 et 23 août prochain.
Ce qui est certain, c’est qu’avec notre spectacle « Femmes comme ça vous chante », joué deux étés au Tertre, redonné à Paris, nous avons créé une dynamique, un groupe qui a l’appétit de jouer, de chanter, d’inventer, un groupe qui a envie d’être au Tertre pour y puiser énergie et inspiration, pour partager avec le public ce qu’il y crée.

Ce qui est certain, c’est que nous avons déjà travaillé depuis un an et demi sur ce thème de la VOIX, que nous avons des pièces musicales, des jeux vocaux, des mots et des corps en mouvement.
Ce qui est certain, c’est que notre travail est arrêté, coupé, que nos rencontres sont interdites.

Ce qui est incertain, c’est… savoir quand elles pourront de nouveau se tenir. Ce qui est incertain, c’est ce que nous serons en mesure, en envie de faire à ce moment-là.
Ce qui est incertain, c’est de savoir si nous pourrons vous présenter VOIX les 22 et 23 août prochain.

Donc l’heure n’est pas à décider ceci ou cela.
L’heure est à vivre ce moment confiné, à en profiter pour apprendre et creuser, chacun solitairement, avec des moments de retrouvailles maladroites en visio-conférences de tout poil, un peu frustrantes mais qui nous font chaud au cœur et nous confortent dans notre envie de poursuivre.
C’est l’heure de vous dire que NOUS SERONS PEUT-ÊTRE LA, avec nos VOIX en AOUT 2020, et qu’en attendant, nous pouvons partager avec un peu d’humour et de légèreté nos anxiétés, nos incertitudes et notre cheminement ; vous emmener avec nous dans les coulisses de notre « création confinée ».

Florence Limon (texte) et Catherine Récamier (dessins)

Florence. – Ca y est !!! j’ai bien fait de me couper un peu du monde !  je tiens notre spectacle, je le vois, j’ai le fil, il ne nous reste plus qu’à travailler d’arrache-pied.

-Vous l’avez bien reçue ? Formidable non !

Le Tertre. -… (silence)

Florence. -… Allo ! … tu n’aimes pas ? 

Bon on en reparle la semaine prochaine. On arrivera tous jeudi matin. 

Le Tertre. -… Florence ….

Florence. – Oui ?

Le Tertre. – Tu n’es pas au courant ?

Florence. – De quoi ?

Le Tertre. – Nous sommes confinés.

Le Tertre. – Nous, vous, toi, nous tous !  toute la France ! l’Europe !  La moitié de l’humanité est confinée !

Florence. – Ah…. cette histoire de coronavirus – je t’avoue que j’avais complètement décroché ! sale nouvelle… et donc, pour nous ?

Le Tertre. – Pas de répétition au Tertre pour l’intant. Il faut attendre.

Florence. -… ah… bon… je vais réfléchir à tout ça…

Le Tertre. – C’est ça…

Florence. – Et… l’affiche ? tu la trouves bien l’affiche ???


Printemps silencieux, de Rachel Carson

Par Marie Jorio (lecture) et Romain Falik (théorbe)

Marie Jorio et Romain Falik.
Marie Jorio.


« Nous continuons de peindre tranquillement »

Par Akitoshi Yamada et Michiko

Montgolfière, acrylique sur toile, Akitoshi Yamada.
Monde des choses qui passent, aquarelle sur papier, Michiko.

Souvenirs de Dame-Marie, près du Tertre

Par Marie-Claude Siron

Hier j’étais dans le Perche à Dame-Marie, pour l’enterrement de Rolande, une cousine de ma mère. Une manière de frôler les derniers vestiges d’une famille éloignée, tant par la distance que par l’évolution de chacun. Et d’exhumer de notre mémoire des vacances d’un autre temps. 
Exhumer les souvenirs. De la bruine, du silence, des incertitudes. Vingt ans après le dernier enterrement qui nous avait réunis, les regards cherchaient les visages de ceux que nous avions connus et qui n’étaient plus tout à fait les mêmes, cherchaient à rassembler les lambeaux d’une génération. 
Cet homme avec une canne ressemblait bien au cousin Georges. Etait-ce son frère ? Et Dany, un cousin plus jeune avec qui nous jouions dans la cour de la ferme, lequel était-ce parmi tous ?
Il bruinait sur ce village du Perche, comme il avait plu vingt ans plus tôt à l’enterrement du cousin Georges. Une bruine qui rafraichissait les joues et voilait le regard. 
Au cours de la messe, des noms vinrent réveiller nos souvenirs : la Percherie, le Boulay, les noms des fermes où nous avions passé des étés, ma cousine Martine, mon cousin Jean-Philippe et moi. Nous avions dix ans, douze ans, quinze ans. Nous avions dix ans, nous passions nos journées à jouer, nous étions aimés, nous étions libres. 
Lorsqu’au début de l’été mes parents venaient me déposer chez mes cousins, nous étions accueillis avec une générosité sans pareille. Petit à petit, la table s’emplissait de charcuteries, de fromages, de pains de deux, de café, de calva, qui faisaient le bonheur de mes parents. Tous assis autour de la table, nous écoutions Georges nous parler de l’Europe, du remembrement, des quotas laitiers, de ces imbéciles de politiques qui n’y connaissaient rien. Son opinel tranchait aussi bien le saucisson qu’il rectifiait un ongle de ses orteils enfin dégagés de ses bottes. Curieux de tout, Georges n’était que sagesse et humanité. 
Je ne suis jamais retournée à la première ferme, la Percherie. Sans doute par peur de voir chavirer des souvenirs auxquels je suis attachée. La crainte de voir s’effacer l’image du chemin creux qui nous menait à Bois-Sentier, un hameau de quelques fermes éparses. Là, nous souriait toujours la fée Bonnemine, la mère de Georges, une femme qui non contente d’avoir élevé ses neuf enfants, en avait adopté deux autres. Sur la cheminée trônaient des photos de soldats dont certains étaient morts à la guerre. De quelle guerre s’agissait-il ? Pour nous, enfants, il n’y en avait qu’une, celle dont on ne revient pas et qui voile de tristesse le regard de ceux qui en parlent. 
Après la Percherie, mes cousins s’installèrent au Boulay, une ferme isolée de tout. Pour la trouver, il fallait repérer le transformateur sur la route cantonale, et là, tourner à droite. On y arrivait par un long chemin truffé de « marnières » imposant une quasi autarcie. Y sont accrochés le sourire et le regard bleu de la tante Alice, la mère de Rolande. Petit chignon blanc natté au creux de la nuque, tablier bleu, enveloppant autour du corps, des bas fixés au-dessus des genoux, les poings posés sur les hanches, elle est la toile de fond de ces vacances. A quelques pas de là, l’attendait L’écu d’or, sa maison, tout près de Bois-Sentier. 
Cette campagne saturée de végétation, qui ne connaissait ni l’asphalte ni les gravillons, nous ramenait aux récits de la comtesse de Ségur que nous découvrions ma cousine et moi.
Pour les enfants de la ville, les fermes sont des paradis, des terrains de jeu sans pareils. Les animaux, les engins, les outils, le lait que pressent des mains puissantes, le mystère des pommes transformées en cidre, celui du cochon qui devient boudin, la vache que l’on mène au taureau, mais aussi, mais surtout, les tas de foin dans lesquels le temps ne compte plus, dans lesquels on se laisse tomber, qui nous piquent les jambes et que l’on modèle selon les besoins, où l’on oublie le temps, un livre à la main. Les parties de cartes se succédaient sans fin. « Tiens, j’te mets la fumelle » – la reine selon Jean-Philippe, un cousin plus jeune que nous, véritable roi de la ferme. Nous faisions du saut d’obstacle avec les pommiers qui gisaient à terre, victimes du remembrement. Nous avions nos veaux préférés. Une année, l’un d’eux se vit affubler du surnom de King, le lion de Kessel. L’exotisme est partout. 
Parmi tous les animaux, l’un d’entre eux occupait une place centrale. C’était Détente, la jument percheronne. Ex-aequo avec Bouboule, le chien. Détente avait une unique robe, celle de grisaille, celle qui reflétait les ciels d’hiver. Sur son dos pommelé Georges déposait Jean-Philippe, qui avait alors 4 ou 5 ans. Les jambes à l’équerre, mon cousin trônait là, maître de l’univers. S’il y avait de l’étalon arabe dans sa généalogie, Détente n’en faisait jamais état. D’une placidité à toute épreuve, il lui arrivait de rendre quelques services à la ferme. Georges déplaçait cette masse, la faisait reculer, avancer, comme on le fait d’un semi-remorque. 
Bouboule, qui devait compter un vague berger australien parmi ses ancêtres, n’était que cabrioles. Il avait un poil long, surprenant. Toutes les nuances de gris, de fauve, de blanc et de mauve s’y mêlaient en traînées ou en taches.
Bouboule aussi aimait les vacances. Où que nous allions, quoi que nous fassions, il était là. 
Les vaches portaient toutes un prénom de Panthéon, Margareth, Blanche-Neige, Princesse… A la fin de la journée, la tante Alice et Bouboule en tête, nous partions les chercher dans leur pré. Un petit galop de Bouboule, gueule ouverte à hauteur de leurs mollets, et les traînardes feignaient de se presser. Trois petites foulées, et elles s’arrêtaient, passaient de grands coups de langue sur leurs flancs, tendaient leur museau au paysage, savouraient leur plaisir. Elles s’acheminaient vers l’étable. Nous courrions vers la cuisine prendre un bol. Assises sur des trépieds, Rolande et la tante Alice commençaient la traite. Nous tendions nos bols et quelques instants plus tard, nous relevions la tête, de larges moustaches blanches nous barrant les joues. 
La fenaison en juillet, la moisson en août, étaient des repères temporels auxquels nous étions attachés. Les bottes de foin liées, il fallait les disposer debout, par trois, l’une calant les deux autres. Parfois, nous déjeunions dans les champs. Après la goutte, Georges et les autres faisaient la marienne, la sieste qui remontant du midi s’était un peu cabossée. 
L’été était aussi l’époque des grandes tablées. Les fermiers s’entraidaient. Par les routes cantonnales, baignées de l’odeur des foins, le tracteur nous menait chez Petithommeaux Boussardières. Ça riait, ça buvait, nous étions aux anges. 
L’un des étés fut marqué par la présence trépidante du « coq à Vinette ». Mon oncle Robert avait gagné un coq à la fête du village. Ne voulant pas en encombrer son balcon en région parisienne, il l’avait laissé chez ses cousins. Le coq ne connaissait pas grand’chose à la civilisation. Il n’était pas du genre à s’essuyer les pieds ou à chercher les toilettes, et encore moins à faire preuve de galanterie pour courtiser les poules. Bref, il montrait un grand talent pour énerver Rolande. Il « chiait partout », sautait sur toutes les poules, les rousses, les noires, les blanches, n’épargnait pas les mollets et se rendait insupportable. Que l’on se lève, que l’on déjeune, que l’on joue, le « coq à Vinette » en prenait pour son grade. La paix revint lors d’un déjeuner, où, sous le soleil dominical tout le monde savoura un plat mitonné, lié au vin. 
J’aimais la fin des repas. Nous avions bu un ou deux verres de cidre et nous laissions aller à la somnolence. Bouboule nous rejoignait. Nous échangions caresses et lècheries. Assis sur la margelle de la ferme, nous écoutions voleter les guêpes à l’infini, tandis que de l’horizon s’élevait l’une des Quatre saisons, sinon toutes.
Perchées ou nichées sur les collines, ces fermes du Perche, aux murs ocres et aux tuiles rousses, avec leurs bocages, leurs pommiers, le cidre dans les tonneaux, la pinte en forme de coq toujours pleine, sortaient du XVIIIe siècle comme on sort du sommeil. Souvenir indélébile. 
Il y a deux ou trois ans, j’ai voulu retrouver le Boulay. Mes cousins n’y vivaient plus. La petite route, le transformateur… Le chemin était envahi d’herbes hautes, réduisant encore davantage l’accès à la ferme. La mare était asséchée, les toits affaissés. Le Boulay n’était plus que lambeaux, le Boulay disparaissait. 
A Dame-Marie, dans la bruine et le silence, nous n’assistions pas seulement à l’enterrement de Rolande, mais à bien plus. Au bord du caveau chaviraient l’avant-garde des plus âgés de la famille, nos étés, une époque enchantée, du moins c’est ainsi que nous la voyions. Les souvenirs allaient et venaient, en accrochaient d’autres, se recomposaient, ressucitaient les regards, les paroles, les paysages qui nourrissent une vie. Tout ce qui enchantait la nôtre. 
Clamart, 18 octobre 2019.

Peste et choléra, un roman de Patrick Deville

Par Jean-François Massol

Ici, ailleurs, on se trouve confiné chez soi en raison d’une épidémie virale. C’était dans la lointaine Chine, et c’est venu soudain très près de chez nous, en Italie du nord, Vénétie et Lombardie. On sera bientôt touché. On l’est ici, là, l’Est d’abord, le Nord, ensuite, et l’Ile de France. Puis progressivement partout, – mais plus ou moins selon les régions, les départements, et on doit s’enfermer chez soi. Un slogan inouï vous reconduit sur le pas de votre porte : « Restez chez vous ! » 
          D’autres pays aussi confinent leur population ou vont le faire : l’épidémie est devenue pandémie. Et il se dit aussi que certains autres pays avec d’immenses populations dans la misère sont des bombes à retardement. 
           Avec le développement de l’épidémie, puis de la pandémie, les informations de toutes sortes pleuvent. On a des chiffres, la croissance est exponentielle, des hospitalisés, des ranimés, des décès, on espère des plateaux, on visualise des schémas, on voit quelques pics. On acquiert des connaissances sur le virus, ses modes de contamination, les mesures barrières pour se protéger, les moyens de lutte, le manque de moyens, la volonté déclarée de rattraper le temps perdu, les capacités limitées et les efforts à faire. On découvre officiellement le dévouement éclatant de tous ceux qu’on fait soudain entrer dans la catégorie unique des « soignants ». On se met à remarquer et célébrer publiquement tous ceux qui font tourner l‘économie au jour le jour, et qu’on rencontrait déjà habituellement si l’on n’est pas aveugle, sourd, ou obnubilé par sa position dans le monde ou son discours sur le monde. Les spécialistes des maladies viennent dire leur mot les uns après les autres et le discours général change d’allure : on n’est plus dans les déclarations aussi nettement affirmées qu’ambigües, les promesses vagues et les menaces voilées, les vraies-fausses informations, les rodomontades et les tartufferies de l’habituelle politique, mais dans les faits, dans la clarté, dans les précisions, dans les limites du savoir et dans la volonté d’avancer. 
           On s’amuse aussi des inventions, des plaisanteries, des pitreries. On goûte aux créations collectives réalisées à travers de nouvelles modalités.
         Et puis ici ou là, officiellement ou comme vrai conseil amical, on se met à prôner la lecture. La lecture, ce « vice impuni », comme pour pouvait l’écrire Valéry Larbaud autrefois. Au-delà des discours vagues d’encouragement, on a parfois des listes utiles, adaptées à des lectorats précis, parfois des exemples d’oeuvres. On apprend aussi qu’un roman a du succès, La Peste d’Albert Camus.
           La Peste ou la description d’un pays contaminé par un virus anciennement vaincu, qui vaut allégoriquement pour La France sous la botte nazie et que l’on se met donc à lire ou relire comme récit actualisé par une pandémie mondiale. 
           Mais pourquoi alors ne lirait-on pas aussi Peste & choléra de Patrick Deville ?
           Pour devenir écrivain, R. Martin du Gard a d’abord commencé par composer « Une Vie de saint », un récit qu’il n’a pas achevé. Mais il n’a pas abandonné son idée d’écrire de « minutieuses biographies », et il a composé, rédigé, publié un grand roman fait de pièces et de morceaux de genres divers, qui est la biographie d’un personnage fictif, Jean Barois, professeur de sciences naturelles, savant, fondateur de revue, militant pour la Science puis pour la défense de Dreyfus. 
           Avec son volume Peste & choléra, tombeau littéraire d’un savant entreprenant et modeste, Patrick Deville ne sépare pas la biographie du roman. Son livre est bien un récit de la vie d’Alexandre Yersin, savant pasteurien « né le 22 septembre 1863 à Aubonne (canton de Vaud, Suisse) et mort le 28 février1943 à Nna Trang (protectorat d’Annam et actuel Vietnam ) » (pour citer la fiche Wikipédia qui le concerne). Mais le récit ne suit pas le déroulement linéaire d’une courbe de vie, une vie pourtant aventureuse, il la présente, la contextualise et la fait revivre en bousculant la chronologie et en organisant son avancée en une suite de chapitres thématiques (« pasteuriens », « automobile », « quinquina »…  ) ou consacrés à des moments (« dernier vol », découverte du bacille de la peste). 
           Ce magnifique roman est fondé sur des milliers de lettres manuscrites conservées à l’Institut Pasteur. Patrick Deville les utilise pour évoquer un monde autour de Louis Pasteur et de son Institut alors à peine sorti de ses fondations, mais il met en relief aussi la relation qui lie le savant parti en Extrême-Orient à sa sœur restée en Suisse. 
           Pour les confinés que nous sommes, le Peste et choléra de Patrick Deville ouvre grand vers l’univers des voyages utiles : « Ce n’est pas une vie que de ne pas bouger », écrit Alexandre YersIn, cette espèce de « savant aux semelles de vent ». Et il se fera marin, explorateur, cartographe de régions alors inconnues, ira découvrir le bacille de la peste à Hong Kong en 1894, abordera aussi en Chine, à Aden, à Madagascar, tous déplacements,  virées et escales entrecoupés de séjours parisiens. Ildéveloppera également des plantations d’hévéas et de l’arbre à quinquina autour de la bourgade de Nha Trang où il reviendra à l’âge de 77 ans pour y mourir quelques années plus tard. 
           « L’histoire de la science, c’est le fruit de lacis de voies sans issues, une compilation d’échecs », écrit P. Deville.
           Malgré la dimension épique de sa vie, malgré la grandeur de ses découvertes, loin de toute notoriété, Alexandre Yersin « ne laissera derrière lui que deux mots latins, yersinia pestis, que ne sauront que les médecins ».
          En 2012, lors de sa parution aux éditions du Seuil, Peste & choléra a reçu le prix Fémina après le prix du roman FNAC. 
           Belle aventure exemplaire que la vie énergique et pleine de curiosité de l’un de ceux qui se sont consacrés au développement de la science & belle évocation romanesque d’une vie magnifique ! 

L’instinct et la beauté

Par Béatrice Limon

C’est, à l’heure du café, un cri reconnaissable entre mille. On goûte les premiers rayons d’un soleil vraiment chaud, on soupèse la récolte de cerises en comptant les fleurs sur l’arbrisseau de la cour, on sourit à un bourdon maladroit qui explore les cavités d’un mur. Pas un avion dans le ciel, grâce au confinement. Il règne au Tertre, hormis le concert ininterrompu des passereaux que réjouit le printemps, une paix silencieuse qui doit ressembler à celle que goûtaient les générations précédentes.
Dans cette irréalité surgit un cri, le « kiwitt » suraigu que l’on attendait depuis les derniers jours de mars. Cri de joie, salut impérieux d’une flèche noire fendant le ciel, revenue passer la belle saison là où elle est née, là, peut-être, où elle a déjà vécu si près des humains. Cri de victoire d’avoir bravé le danger, traversé la Méditerranée à tire-d’aile, très loin au-dessus de ceux qui, entassés dans des embarcations de fortune, espèrent comme elle arriver à bon port.
D’abord, elle virevolte sans fin dans le ciel, gobe des moucherons pour reprendre des forces. Elle descend peu à peu, sans jamais se poser, approche les bâtiments, inspecte les lieux. Où nichait-elle l’été dernier ? Dans l’entrée de la Castille, dans les caves, dans le bûcher, sous la grange, à l’abri de la véranda ? Elle peut vérifier, les nids sont sacrés ici, on les respecte. Il y a plusieurs semaines que les fenestrons sont rouverts pour l’accueillir, messagère africaine, hôte précieux, amie revenue.
Bientôt elle n’est plus seule. Une deuxième silhouette dessine dans le ciel des arabesques qui se lisent comme une promesse. Ce samedi 4 avril, à une heure et demie de l’après-midi, deux hirondelles sont arrivées.

Dimanche 5 avril, elle se laisse enfin photographier…


Réflexion sur la mondialisation

Par Robert Cadyck

Il y a quelques années, les Amis du Tertre recevaient monsieur Paul Jorion, économiste ayant vécu dix ans aux États-Unis, et venu nous présenter son livre Le Capitalisme à l’agonie. Cet ouvrage décrit les cyniques méthodes de spéculation de la finance internationale dans une stratégie du court terme, qui place le profit immédiat au-dessus de toute autre considération et de toute tentative de régulation.

Il nous montre aussi combien cette mondialisation économique favorise le brassage des populations, la perte par les États de fonctions indispensables à leur autonomie, et la disparition de régulations qui seules peuvent faire perdurer tout système. Il n’y a pas d’exemple au monde de systèmes durables sans régulation : notre corps est l’exemple le plus significatif d’un système complexe aux très nombreuses régulations.

Les Amis du Tertre ont aussi reçu plus récemment Edwy Plenel venu nous entretenir de la place de la presse et de l’information dans notre moderne société. Face aux fausses nouvelles qui inondent certaines chaînes télévisées et aux publications aux mains d’intérêts privés, seules quelques rares sources hors système, peuvent encore nous informer de la réalité d’événements qu’on veut dissimuler ou travestir ?

La crise sanitaire que nous vivons actuellement s’inscrit dans le sillage  de ces deux interventions  avec une pandémie résultant de l’immense brassage des populations, dû à a la mondialisation et ses voyages et transports, et la perte pour certains États de productions stratégiques notamment médicales résultant de la loi du marché et de la dérégulation.

Elle confirme aussi l’abondance de fausses nouvelles et de manipulations de l’information et la difficulté,  pour l’homme de la rue, de se faire une opinion crédible.

La Nature semble redonner après eux  un signal d’alarme : que ce soient les incendies australiens qui ont provoqué la mort d’un milliards d’animaux ou maintenant cette  mondiale pandémie. Elle semble nous dire : c’est moi qui règne en maître sur la planète et non votre intelligence artificielle. Ressaisissez-vous avant qu’il ne soit trop tard ?

Voyage intérieur

Par Hélène Aubusson de Cavarlay

De laghouat à Gard’haïa, en passant par Tipasa, Albert Camus a évoqué, avec nostalgie, dans ses carnets, sa terre « rabotée jusqu’à l’os ». Il s’est émerveillé de ces espaces vierges et des lumières du soir sur les collines ocrées. 
En arpentant la ville et les chemins de traverse qu’il n’a cessé de parcourir toute sa vie, Julien Gracq a choisi de « larguer les amarres » et de se laisser glisser à l’écart des bruits de ce monde.
Deux solitaires, deux aventuriers amoureux du silence et des grands espaces, des lumières mouillées de brume ou de la clarté cuisante des pierres du Sud.
Deux aventuriers qui ont fui le confinement étriqué des villes ou l’enfermement volontaire et qui ont compris que l’esprit risque, dans un tel retranchement sur soi, de se racornir et de répéter inlassablement les mêmes habitudes de vie et de pensée.

Printemps 2020

Par Renée Combal-Weiss

Le monde se fige
Se replie, se silence
Se confine

Les arbres bourgeonnent, se colorent
La terre se déplie, se duplique
Le bleu soleil
Exfiltre de l’hiver
Les couleurs pétales
Feuilles frémissantes

Printemps 2020
Peur y es-tu ?
Un, deux, trois Soleil !
Un, deux, trois la Vie
Cache-cache avec le Virus

Peur de vivre
Ma mort
Sans le savoir encore

21 mars 2020

Dualité essentielle

Par Coline Bruges-Renard

Sept double pages de « Dualité essentielle » publiées à l’occasion de l’exposition de Coline Bruges-Renard en juillet 2017 au Tertre, qui rend hommage à Roger Martin du Gard.
Les textes sont des citations extraites de différentes œuvres :
Devenir !
Œuvres complètes 
La Pléiade Gallimard 1955 

Journal I
Textes autobiographiques 1892-1919
Gallimard 1992

Journal II
1919-1936
Gallimard 1993

Journal III
1937-1949 Textes autobiographiques
1950-1958
Gallimard 1993 

Coline Bruges-Renard, Dualité essentielle.
Coline Bruges-Renard, Dualité essentielle.
Coline Bruges-Renard, Dualité essentielle.
Coline Bruges-Renard, Dualité essentielle.
Coline Bruges-Renard, Dualité essentielle.
Coline Bruges-Renard, Dualité essentielle.
Coline Bruges-Renard, Dualité essentielle.

Confinement

Par Renée Combal-Weiss

Je n’aime pas les cons Je n’aime pas la faim Je n’aime pas mentir
Je n’aime pas, mais pas du tout, les cons déments qui se moquent parce qu’on reste chez soi infiniment déconfits
Alors que j’aime tellement les fruits confits, les fines de claires, les contes d’enfant, filer sur les ondes jusqu’aux confins du monde…
31 mars 2020

Un détail à découvrir

Par Béatrice Limon

La pesée des oignons dans le port de Marseille, détail de la grande toile marouflée dans le salon du Tertre (atelier de Joseph Vernet, vers 1754).

Et la tendresse!

Par Marie-Lise Abauzit

« Pour réchauffer les cœurs », la chanson La Tendresse, paroles de Bourvil, en symphonie confinée.

Musique, partage, recherche…

Par Martha Cook

L’Enseignement musical de Gustav Leonhardt

Pendant les années 1940, quand « la Musique ancienne » n’intéressait qu’une poignée d’interprètes et de musicologues, Gustav Leonhardt (1928-2012) a commencé à explorer le clavecin et son répertoire, la mécanique et le son des instruments historiques, et les documents contemporains traitant de l’interprétation musicale. Ces recherches lui ont permis de développer une pratique documentée pour redonner vie aux partitions jusqu’alors inconnues que, par ailleurs, il exhumait et transcrivait dans les bibliothèques. Sa réputation mondiale rayonne encore à travers ses nombreux enregistrements, qui ne donnent toutefois qu’un reflet partiel et imparfait de sa pratique musicale et de ses valeurs esthétiques.
L’aspect de son héritage qui laissera la trace la plus profonde est sans doute son enseignement. Voici pour en témoigner un entretien avec le claveciniste français Pierre Hantaï. 

Le Gustav Leonhardt Pedagogy Archive

C’est de ce constat que le Gustav Leonhardt Pedagogy Archive est né. Ce projet international, conçu et mené bénévolement par trois anciens élèves depuis trois continents, aura suscité beaucoup d’enthousiasme parmi les musiciens et les amateurs de l’art de Gustav Leonhardt. Pendant les décennies 1960 à 1990 ce dernier a accueilli environ cent cinquante élèves issus de plusieurs pays au Conservatorium van Amsterdam au Pays-Bas, et a donné des centaines de stages et de cours magistraux partout dans le monde. Bon nombre de ses disciples sont devenus à leur tour des concertistes et enseignants influents.

Dans cette vidéo plusieurs d’entre eux s’expriment sur la valeur du projet de l’Archive. Grâce à de telles initiatives, la générosité de nos donateurs a permis de créer les moyens de conserver à perpétuité les souvenirs et réflexions de ses élèves à propos de l’enseignement de Gustav Leonhardt.

L’Archive est un fonds en cours d’expansion, issu uniquement de sources primaires. Il est accessible en ligne. Sous la rubrique “Archive”, vous trouverez des textes en langue anglaise, allemande, italienne ou francaise. A ces contributions viendront très bientôt se rajouter plusieurs autres, qui sont en cours de révision. Encore d’autres apparaîtront au fil du temps.
Les “anciens” de la classe de Gustav Leonhardt continuent à bâtir ainsi ce mouvement d’interprétation musicale “historiquement informée” qui aura, grâce à lui, revêtu depuis longtemps une dimension internationale.

Conseil de lecture 3 et de théâtre à domicile

Par Edith Grandjean

Pour celles et ceux qui aiment Camus je conseille la très belle lecture de L’Etranger par Camus lui-même, enregistrée en son temps (début des années 50 ?) pour l’émission le Club des 7. L’Etranger d’Albert Camus lu par l’auteur : https://www.youtube.com/watch?v=zFSDFQDJWLc  
Et aussi, pour ceux et celles qui aiment Tchekov, ce mardi 31 mars à 20h30, la retransmission, par la Comédie Française, des Trois Sœurs sur le site la comedie continue

Enfin la lumière

Par Jean-Pierre Mavit

« Café littéraire », la toute dernière création de Jean-Pierre Mavit (Préaux-du-Perche).

Le jeu des noms d’auteurs

Par Odile Genay

« Pour commencer avec humour et poésie, ce petit texte, pas de moi, mais que je trouve assez joli. Pour dire notre dette envers tous ces auteurs qui continuent à nous nourrir. Il s’agit de repérer les trente noms d’auteurs qui se cachent dans les mots! »

Confiné, il racontait ce qu’il ferait, une fois libre, d’ici un mois, dans ces eaux-là. Ce moment semble si dur à surmonter… Mais les mots, lierre de la pensée, permettent de s’évader un moment, de laisser fuir ces maux passants.
Près de la fontaine dont les flots bercent l’oreille distraite, des oiseaux volent, terre, herbe et racines semblent endormis. Les oiseaux sont là, souverains, beaux, jeunes encore. Une tribu goguenarde qui boit l’eau et la bénédiction du soleil qui couvre leur air novice. Le rabot de l’air ne les épuisent pas: ils n’en font cas, mus par la douceur du jour. Mus, c’est le mot, mais sans mouvement: ils se posent, l’arbre vert ne bouge presque pas. Du mât naturel, ils regardent au loin, plus ou moins anges, peu ou prou statues. Braves bêtes, la becquée te les rend grands mais où est le bec aujourd’hui?
Le héros poursuit son chemin rêvé. Les ronces ardentes frôlent ses pieds. Il avance, doucement, cherchant une aide, blonde, brune, rousse, au hasard. Il a beau voir toute cette splendeur, il ne s’y trompe pas. Il a beau marcher par l’esprit, il ne bouge en réalité pas. C’est la force des poètes: se promener sans mouvement, sans de grands efforts. Voir la vie en beau malgré tout, malgré les épreuves. L’esprit est une gare: y passent mille idées qui s’enfuient et nous entraînent. Toujours l’art a gonflé cette voile humaine, cette force: tenir bon, jusqu’au prochain voyage.

L’étang du Tertre

Par Bernard Bruges-Renard

« J’ai souhaité proposer des couleurs qui puissent s’accorder avec le traitement des photos couleurs des années 50 pour m’approcher si possible du regard qu’en aurait eu RMG… »

Mai-juillet 2017.
Mai-juillet 2017.
Mai-juillet 2017.
Octobre 2017.
Octobre 2017.
Octobre 2017.


Lecture en Perche

Par Françoise Leblond, docteur ès Lettres, Bretoncelles

Françoise Leblond.

La petite fabrique des savoirs

A quoi sert une bibliothèque municipale ? Au départ, une personne, documentaliste ou bibliothécaire, dont l’expertise est valorisée par le maire, le conseil municipal et les habitants de la commune dispose d’un budget pas trop indigent pour conduire une véritable politique culturelle. L’espace d’attraction des lecteurs et des textes qu’est la bibliothèque, l’un des derniers « communaux » partagé par les villageois dans nos campagnes, est également centre de diffusion culturelle irradiante auprès des jeunes et des adultes. Je parle ici d’une culture de masse qui n’est pas une forme dégradée de la «culture cultivée ». Il faut simplement réapprendre à former des générations d’hyperlecteurs dans le gouffre abyssal de l’univers numérique.

L’art de lire

Nous avons bien du mal à imaginer que les lettrés et les clercs de toutes les époques, notamment de l’Antiquité à la Renaissance, ont veillé à préserver une vie intérieure, une vie de l’esprit. Le thème du voyage intérieur est décrit par les maîtres monastiques comme Hugues de Saint-Victor, auteur d’un « art de lire » remarquable. Du latin lectio, c’est à la fois déchiffrement du texte, lecture et enseignement. Il s’agit de répondre à trois questions. Que faut-il lire ? Dans quel ordre ? Comment ? On aménage alors son propre esprit comme on parlerait aujourd’hui d’aménagement du territoire. Lorsqu’on veut retrouver certaines connaissances, il leur suffit d’aller les prendre dans notre « palais de la mémoire». Ce besoin est lié à une époque où la langue est surtout orale avant l’invention de l’imprimerie.

Un championnat de lecture orale dans l’Orne

Placé sous le haut patronage du ministère de l’Education nationale, le concours des Petits champions de la lecture est un championnat national de lecture à voix haute pour les élèves en classe de CM2. Après les finales locales, les petits champions de leur école participent aux finales départementales. Au collège Roger Martin du Gard de Bellême le 
4 mars 2020, chacun a lu à voix haute pendant trois minutes, sur scène et en public, un extrait du roman de son choix. La gagnante participera aux finales régionales, et peut-être à la finale nationale. Depuis sa fondationen 2012 par le Syndicat national de l’édition, enseignants, libraires, bibliothécaires, conseillers pédagogiques, élus, tous bénévoles, sont impliqués dans l’organisation du jeu : ils ont permis à des milliers d’enfants de participer. La Société des membres de la Légion d’honneur de l’Orne, grâce à son président, le docteur Pierre Petitbon, offre des livres aux finalistes des écoles du département. 

L’enjeu de la lecture

L’entraînement à la lecture à haute voix à l’école élémentaire est un enjeu du cycle 3. Il s’agit de confronter les élèves à des textes, des œuvres et des documents susceptibles de développer leur bagage linguistique et en particulier leur vocabulaire, de nourrir leur imagination, de susciter leur intérêt et de développer leurs connaissances et leur culture. Les lectures personnelles ou lectures de plaisir sont encouragées sur le temps scolaire, elles sont choisies librement : les élèves empruntent régulièrement des livres qui correspondent à leurs intérêts et à leurs projets. Les activités de lecture participent également au renforcement de l’oral, qu’il s’agisse d’entendre des textes lus ou racontés pour travailler la compréhension, de préparer une lecture expressive, de présenter un livre oralement, de partager des impressions de lecture ou de débattre de l’interprétation de certains textes.

Quand lire rime avec plaisir

Pour les enfants, la lecture n’est pas seulement un atout; elle devient rapidement facteur de liberté, foyer de l’imaginaire, source des jeux et des rêves. C’est la raison pour laquelle a été créée l’opération des Petits champions de la lecture: proposer aux élèves et à leurs enseignants une aventure fondée sur le plaisir, sur une expérience ludique et accessible, puisqu’elle laisse l’enfant libre de choisir son texte et de le partager avec sa classe. Une expérience qui engage la sensibilité de l’enfant, qui révèle des qualités spécifiques et développe sa confiance en lui et qui replace, également, la lecture au cœur de la sociabilité: les enfants lisent les uns pour les autres, et se recommandent des livres.

Conseil de lecture 2

Par Bernard Bruges-Renard

Jean-François Billeter: Esquisses, Demain l’Europe et Pourquoi l’Europe.
Patrick Ourednik: Europeana
Achille Mbembe: Brutalisme.

Une sculpture au bord d’une rivière

Par Pierre Tual

Première sculpture le long de la rivière  Commeauche, réalisée et placée en 1992  aux Aulnays.  Acier Corten, a résisté à plusieurs inondations chaque hiver… Avec mes amitiés pour le Tertre.

Pierre Tual, Acier Corten H. 80 x 180 x 120 cm. «   Le long de la Commeauche « Les Aulnays 1992

Un graveur à découvrir

Par Pierre Delacour

J’aimerais ici vous recommander un véritable expert en art sacré et surtout symbolique chrétienne. Il est peintre, graveur mais aussi historien de la symbolique chrétienne. Vous trouverez sur son site – Gilles Alfera-Ferrand.org  toute son œuvre et la littérature à son propos. 

Une proposition dansante

Par Frédérique Petit-Charry

Bonjour, voici un beau moment de danse qui me réjouit et que j’aimerais partager avec vous!  https://www.franceculture.fr/danse/entrez-dans-la-danse-chez-vous-a-linvitation-danne-teresa-de-keersmaeker

Paysages du Perche

Par Isabelle de Noaillat

Isabelle de Noaillat. Travail de confinement sur les paysages de Perche, au brou de noix et gouache.
Isabelle de Noaillat. Travail de confinement sur les paysages de Perche, au brou de noix et gouache.
Isabelle de Noaillat. Travail de confinement sur les paysages de Perche, au brou de noix et gouache.

Conseil de lecture 1

Par Jean-Pierre Darmon

Je recommande le livre que je suis en train de lire : Philippe Joutard, La Révocation de l’édit de Nantes, Paris, Gallimard, 2018 (collection Folio Histoire)Magistral, primé par l’Académie, bon marché et  ça se lit comme un roman.

Arbres de vie

Par Anne Epstein

Arbres de l’allée profonde aux branches embrassées,
Arbres enracinés dans le ciel au souffle de l’espérance
Autant que dans la glèbe – où, terre à terre,
S’inscrivent nos pas fermes et nos tremblants désirs-
(H)êtres de vigueur, grâce et résistance,
Que vos rameaux nous élèvent au sommet
Du feuillage miroitant de lumière,
Qu’à tire d’aile, la sève des jours heureux,
Irrigue toutes nos fibres jusqu’à leur canopée
Que votre tronc nous porte, à chaque nœud,
Plus haut, jusqu’au zénith de l’avenir !
Faites voler nos rêves comme vos fleurs de printemps
Dans la valse tendre qui unit nos mouvements,
Bercez notre vie de la beauté de votre élan
Et de la plénitude de votre floraison, 
Soyez pour tous les temps 
L’air et la musique que nous respirerons !

Un jour, au Tertre

Par Anne-Véronique de Coppet

La bibliothèque du Tertre

Dans la bibliothèque, debout, très droit, grand et mince, serré dans son uniforme d’officier de la Wehrmacht, il regarde les livres, sans les toucher, avec attention, et peut-être approbation. Il va et vient, silencieux. Il est très jeune.

C’était jeudi 5 mars 2020.

Le Tertre avait été, ce jour-là, envahi, tôt le matin.

Ils avaient monté le chemin, passé la grille, et s’étaient très vite répandus dans tous les coins de la propriété. C’étaient les élèves d’une classe de troisième du collège Roger Martin du Gard de Bellême, avec leurs deux professeurs et un caméraman. Ils venaient tourner un film destiné au concours des jeunes sur la Résistance et les années de guerre, un concours organisé chaque année par l’Education nationale. Je les attendais, comme convenu. Les repères avaient été pris à l’avance, le matériel déposé la veille par les professeurs: leur fourgonnette était pleine, c’était du sérieux!

C’est une invasion joyeuse, bruyante, très organisée, que la pluie, tombant à verse ce jour-là, n’a ni dissuadée, ni ralentie.

Des équipes tournantes d’élèves se mettent rapidement en place et tous sont occupés, chacun selon ses capacités: éclairagistes, preneurs de son, régisseurs, comédiens.

Elèves et professeurs ont un projet bien au point: tourner quelques courtes scènes, choisies parmi les plus connues des grands films sur les années de guerre: Le Silence de la mer, La Traversée de Paris, La Chanson d’Anna, Monsieur Batignole, Un Sac de billes, Au bon beurre, Effroyables jardins. Les scènes, déjà bien préparées, sont encore plusieurs fois répétées pour plus de sûreté; c’est le travail d’un des deux professeurs, réfugié dans le pavillon de la Vigne, loin du grand branle-bas qui se déroule dans la cour et la maison. Quelques élèves-comédiens se mettent à part et murmurent leurs répliques, une dernière fois, avant de « passer ».

Le salon sert de vestiaire et de loges: deux portants ne sont pas de trop pour tous les costumes, étiquetés, regroupés. Les glaces du vestibule sont les bienvenues pour les maquillages. On entrepose là aussi tous les accessoires, allant d’une cafetière des années trente au cageot de bois rempli de pommes, à la vieille valise en carton bouilli, et bien d’autres objets encore, désuets, fidèlement conservés dans les familles. Je suis émerveillée du soin apporté à cette collecte, et touchée par les souvenirs qu’ils évoquent tous, réunis là pour un jour. Ils prennent vie dans les mains des jeunes comédiens.

Garçons et filles, à l’aise dans leurs costumes et fiers, s’entraident à l’habillage, au maquillage, à la distribution des accessoires, le tout à vive allure, car la journée s’annonce courte pour un si gros travail: pas moins de dix scènes différentes à réaliser, chacune reprise autant de fois qu’il le faudra pour le résultat le meilleur. Avec les rires étouffés, les blagues, mais aussi les gênes et le trac, déguisé en fou rire, tout se partage ou s’entrechoque; en réalité, beaucoup d’émotion se lit sur les visages.

Le père, à son fils Joseph: Je vous ai toujours dit qu’il fallait être fiers de ce qu’on est, mais aujourd’hui, c’est plus possible. Jo, t’es juif? Joseph: Non! Le père: Si! Joseph: Non!Après la troisième gifle… (Un Sac de billes, d’après l’œuvre de Joseph Joffo).

Il y a beaucoup de tension et de gravité dans les mots, d’apparence banale, de M. Batignole à M. Bernstein: Bonjour! Vous partez en vacances? Cette nuit, on m’a volé du jambon… J’peux vous dire que vos vacances, elles risquent de se terminer en eau de boudin! (Monsieur Batignole, Gérard Jugnot).

La maison est la leur: ils courent, sautent les marches, galopent dans la cour, s’agglutinent aux portes des scènes de tournage pour voir les copains; ils applaudissent, encouragent souvent. L’invasion est bien totale: salon, vestibule, bibliothèque, entrée, salle à manger, cuisine, pavillon du gardien, théâtre de la Castille, et aussi la salle à manger et la cuisine du pavillon de la Vigne où ils sont à l’abri, la trentaine, pour le repas que leur apporte la principale du collège. Dehors, la pluie.

Je me fais la plus discrète possible, comprenant très vite que les professeurs et leurs élèves, portés par un enthousiasme partagé, sont très unis dans cette aventure, et qu’ils sont décidés à la mener à bien, ensemble, avec exigence, sans rien laisser au hasard. Oui, une petite armée en quelque sorte!

Debout dans la bibliothèque, Werner salue d’un signe de tête et d’un claquement de talons: Mademoiselle, Monsieur, je me présente: Werner von Ebrenach, Capitaine von Ebrenach. Silence. Je vous souhaite une bonne nuit. Silence.

Un autre soir: il regarde les livres dans la bibliothèque. Hugo, Zola, Flaubert… J’ai toujours aimé la France. J’étais enfant à l’autre guerre et déjà j’aimais ce pays… J’ai beaucoup de respect pour les gens qui aiment leur patrie. (Le Silence de la mer, de Pierre Boutron, d’après la nouvelle de Vercors).

Debout dans la bibliothèque, très droit, grand et mince, serré dans son uniforme d’officier de la Wehrmacht, il regarde les livres. Il est très jeune, c’est bien le 5 mars 2020!

Roger Martin du Gard et son épouse Hélène quittèrent le Tertre le vendredi 14 juin 1940. L’armée allemande, officiers, hommes de troupe, automitrailleuses, montèrent le chemin à grand bruit le 18 juin et occupèrent toute la maison: c’était une première vague à laquelle d’autres ont succédé. Le récit qui lui a été fait de cette occupation, Roger Martin du Gard l’a transcrit en 1941 dans le chapitre L’invasion du Saillant, dans son roman Les Souvenirs du lieutenant-colonel de Maumort.

Canon allemand dans la cour du Tertre, Seconde Guerre mondiale.

Le lieutenant-colonel, âgé, à demi reclus au Saillant, a revêtu son uniforme par faire face à l’envahisseur. Il a descendu les marches du perron et traversé la cour. Derrière la grille fermée, un officier allemand: « Ouvrez, s’il vous plaît, ordre du général. » J’ai fait deux pas, j’ai tiré de ma poche la lourde clé forgée et, sans avancer, sans dire un mot, à bout de bras, je la lui ai tendue entre deux barreaux; puis j’ai fait demi-tour.

Le temps s’est arrêté, pour mieux jouer à la superposition des images, chacune laissant sa trace comme sur la grève sableuse, une algue, une coquille, que le flot recouvrira à nouveau, porteur à son tour d’une autre petite épave.

Mme Bernstein quittait la maison, valise à la main, anxieuse, pressée, mais encore dans l’entrée, au bas des marches de pierre, retenue par M. Batignole, inquisiteur et soupçonneux. Glissée là pour regarder les jeunes comédiens, je voyais le régulateur battre les minutes qui retardaient dangereusement ce départ.

L’officier allemand, lui, avait dû entrer par la grande porte, coiffée de ses cornes d’abondance, ouverte à deux battants par Maumort; et c’est dans une cour désertée par Martin du Gard peu de jours avant, que s’est engouffrée la première vague de l’occupation.

Dans un coin du théâtre de la Castille, autrefois la remise, ils ont joué une scène de La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara, d’après la nouvelle de Marcel Aymé). Se taper un cochon de la rue Poliveau à la rue Lepic; se farcir toute la traversée de Paris avec, partout, les flics, les poulets et les Fritz! Et les souliers qu’on use, le tout au pas de chasseur, en plein noir, 6km!

Non loin de la même remise, Martin du Gard avait caché des objets précieux au profond des gratte-pieds sur lesquels l’armée allemande s’essuiera les pieds, ce dont il pouvait s’esclaffer par beau temps. Le rire fait partie des heures sombres, hier comme aujourd’hui.

Je suis tirée de mes songeries par le rassemblement très animé des jeunes élèves, leurs joyeux signes d’au revoir et leur départ à pied par le chemin. Il est quatre heures; ils ont réussi à boucler leur programme, ils sont heureux et confiants. Les adultes reviendront le lendemain charger les costumes, les accessoires, le matériel dans la fourgonnette. Je leur souhaite de tout mon cœur de réussir le concours. 

C’est la fin d’une journée très étonnante, mais, après tout, assez significative de la magie du lieu.